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Aujourd’hui, Lina est pleinement née

Le 27 octobre dernier, je donnais naissance à une petite fille, que Jean et moi avons appelée Lina. Le lendemain matin, si vite, on nous apprenait qu’elle était atteinte de trisomie 21... Le diagnostic a longtemps résonné à nos oreilles, comme l’écho qui s’échappe d’un gouffre profond, le monde a basculé d’un seul coup, emportant avec lui son sens, ses repères, sa familiarité, tout a chaviré dans un cauchemar pire qu’un cauchemar car c’était pour la vie, on n’allait jamais en sortir, cette nuit d’enfer, la honte, la tristesse, l’incompréhension et surtout, toujours, partout, la déception. Il a fallu pleurer, certes, mais surtout il a fallu parler, mettre en mots tout ce qui montait de l’intérieur, même ce qui semblait indicible, ineffable, incommunicable. J’ai parfois eu l’impression de cracher ce deuil tant les émotions se bousculaient avec violence en moi et tant je sentais l’urgence de la situation: Lina était au monde, intacte, entière et attendait sa maman pour démarrer sa vie, pour prendre son envol. Elle avait besoin de joie, de tendresse, d’une famille. Moi, j’ai voulu sa mort, dans mon fantasme bien sûr, jamais dans la réalité, mais c’était terrible, il fallait que la vie l’emporte et que je la mette au monde, pleinement...

Cinq mois se sont écoulés depuis la naissance de Lina. Si je sais depuis quelque temps déjà qu’elle est la plus belle des petites filles, j’ai aussi appris peu à peu d’autres données essentielles: qu’elle est profonde, intimiste, curieuse et très joyeuse... Un soir, perdue dans mes pensées, je me suis penchée vers elle et j’ai trouvé soudain qu’elle me ressemblait, je me suis reconnue dans ses yeux (elle qui a les yeux bridés!!), dans la forme de son menton... Oui, la magie maternelle a peu à peu repris ses droits. La nuit a été longue mais la journée sera belle.

Naissance et deuil dans une même foulée, donner la vie et renoncer à ce qui n’est pas advenu. Je voudrais dire ici que le deuil à faire jalonne la longue route de la naissance de Lina, mais que l’essentiel est bel et bien la mise au monde de cet être merveilleux et intact. Je peux dire maintenant qu’elle m’a rendu la tâche un peu plus douce.

Jean, au plus fort de la nuit comme maintenant en cette aube baignée de lumière, a été mon plus fidèle ami. Jamais il n’a eu peur des mots que j’avais à dire. Je veux qu’il sache une fois de plus combien je l’aime.

Il se joint à moi pour remercier tous ceux qui ont été là pour accueillir Lina dans la vie et su nous donner la chance et la force de l’aimer.

Aujourd’hui, Lina est pleinement née.

 

Luce, 15 avril 1997

 

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